Alexandre Leloup, éducateur canin pour le cinéma et le spectacle : « Avec Bobby, nous souhaitons normaliser les chiens handicapés. »

Alexandre Leloup, éducateur canin pour le cinéma et le spectacle, prépare et accompagne les chiens destinés à apparaître à l’écran. Il a tourné avec les plus grands et a par ailleurs travaillé sur la publicité télévisée Santévet mettant en scène le cocker anglais. Sa rencontre avec Bobby, le chien à trois pattes vedette du film Les K d’Dor de Jérémy Ferrari, lui a ouvert les yeux sur les chiens handicapés. C’est ainsi qu’il a créée l’association Hey Bobby ! pour leur venir en aide.

tournage film chien

Santévet : Comment êtes-vous devenu coordinateur animalier et éducateur canin pour le cinéma et le spectacle ?

Alexandre Leloup : J’ai commencé par un job d’été au Puy du Fou. À l’âge de 18 ans j’ai débuté des études de médecine puis arrêté. Ensuite, après avoir entamé une formation d’éducateur canin et de comportementaliste, j’ai croisé la route de Patrick Pittavino. Je lui ai demandé de faire un stage et je n’en suis jamais parti ! Il y a 3 ans j’ai officiellement repris sa société.

S. V. : Qu’est-ce qui distingue le dressage pour l’audiovisuel du dressage classique ?

A. L. : L’environnement est complétement différent. Le chien doit faire une action à un moment précis dans un endroit précis. Ce peut être des actions bien spécifiques mais aussi des actions de la vie quotidienne. Sauf que l’on fait cela avec une cinquantaine de personnes autour. Et cela, l’équipe Pittavino-Leloup va le faire 30 fois ! C’est un travail un peu plus pointu que la ‘’simple’’ éducation canine.

Nous avons parfois recours à des parades de travail avec l’animal car il y a bien sûr des comédiens qui ont peur des chiens ou qui n’ont pas suffisamment de temps. Tout cela dépend de la mise en scène et du comédien que l’on a avec nous.

« Sur les tournages, une attention particulière est désormais portée aux chiens. »

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S. V. : Comment garantissez-vous le bien-être des animaux sur les tournages ?

A. L. : Les Américains sont à un niveau au-dessus par rapport à la France, mais il y a désormais une attention particulière qui est portée aux animaux lors des tournages et des choses sont mises en place. Désormais, les productions s’engagent dans la transition environnementale avec des subventions, c’est ce que l’on appelle l’éco-production. Notre équipe a donc effectivement des choses à respecter, des normes pour assurer le bien-être animal. Que ce soit pour le transport, par exemple, ou encore les temps de repos. Ce sont des points sur lesquels nous étions déjà vigilants auparavant. L’équipe n’a pas de souci avec cela. Nous sommes une grosse infrastructure et si nous sentons qu’il peut y avoir un problème de bien-être, on ne fait pas le projet. Ce n’est pas grave, cela ne va pas nous changer la vie.

S. V. : D’où viennent les chiens que vous faites travailler ?

A. L. : Pour 90 % des tournages, ce sont des chiens appartenant à l’équipe Pittavino-Leloup, nos propres chiens. La petite dernière à 8 mois et vient d’un refuge basé en Vendée. Elle a été retrouvée avec ses frères et sœurs dans un sac déposé en forêt. Pour le moment elle est encore trop jeune pour tourner, mais on la verra un jour à l’écran. Nos chiens, entre deux tournages, mènent une vie de famille tout à fait normale.

« Bobby est devenu la mascotte de l’équipe du film. »

bobby chien acteur

S. V. : Comment Bobby a été choisi pour incarner Tribord dans le film réalisé et interprété par Jérémy Ferrari* ?

A. L. : Jérémy Ferrari voulait absolument un chien à 3 pattes. C’est avec le réseau des associations que nous connaissons que nous avons fait un casting et rencontré Bobby. C’était un chien expressif, bien dans sa tête. Il avait des réflexes de chiens de rue compte tenu de son passé de chien errant. Nous l’avons testé, socialisé puis présenté à Jérémy. Il est devenu la mascotte de l’équipe et nous l’avons adopté comme cela était prévu dès le départ.

S. V. : Comment avez-vous préparé Bobby pour ce personnage ? Est-ce qu’il a demandé un type de « dressage » spécifique ou inédit ?

A. L. : Il a fallu s’adapter à lui et son handicap. Mais Bobby a les mêmes capacités qu’un autre chien. Il a fallu en faire un pote afin qu’il soit en confiance et correctement socialisé. Au début, il avait par exemple peur d’un balai. Et sur un tournage, avec une perche au-dessus de la tête, ce n’est pas simple ! Il a fallu beaucoup le désensibiliser sur cela. Certainement qu’à l’époque, dans la rue, il s’est fait coursé par une personne le menaçant d’un manche. Tout ce travail se fait petit à petit et avec Bobby cela s’est très bien passé, car c’est un chien qui est demandeur, qui a envie de travailler et faire des choses avec nous.  

S. V. : Y a-t-il une scène dont vous êtes particulièrement fiers ?

A. L. : Il y a une action que l’équipe a beaucoup travaillé mais que, malheureusement pris par le temps, nous n’avons pas pu tourner. Il devait attraper un objet accroché au sac à dos d’une comédienne, tirer dessus et l’arracher. Cela semble simple dit comme cela mais a demandé beaucoup de travail. Il fallait que le chien soit suffisamment en confiance et motivé pour le faire.

« Les chiens handicapés sont comme les autres chiens. »

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S. V. : Travailler avec Bobby a donc changé votre regard sur le handicap chez les chiens ?

A. L. : On peut le dire, en effet. J’ai déjà croisé des chiens avec des handicaps mais sans jamais vraiment analyser les choses. Sa posture, ses capacités physiques, les problématiques que cela peut engendrer, etc. cela m’a donné à réfléchir. C’est là aussi que je me suis rendu compte que les chiens handicapés étaient comme les autres chiens. Ils ont les mêmes besoins, les mêmes envies.

S. V. : Comment est née l’idée de créer l’association Hey Bobby ! pour aider les chiens handicapés ?

A. L. : Bobby étant devenu la mascotte sur le tournage, l’idée a été qu’il devienne aussi celle de l’Association Hey Bobby ! L’envie de montrer un chien qui a la joie de vivre et surtout ne pas vouloir faire pleurer dans les chaumières. Les gens en voyant un chien handicapé sont souvent tentés de dire : « Oh, le pauvre. » Le chien, lui, ne se rend pas compte de son handicap. Il vit avec. Bien sûr qu’il faut adapter certaines choses, mais il faut normaliser le handicap. Montrer qu’un animal handicapé peut vivre dans une famille très facilement.

« Avec l’association Hey Bobby ! nous n’allons pas sauver le monde mais ferons le maximum. »

S. V. : Quelles sont les objectifs et les actions de l’association Hey Bobby ! ?

A. L. : Notre but évolue en fonction de nos rencontres mais au départ, c’est aider ces lieux d’accueil. Tout d’abord par la communication. De par notre métier, nous croisons des personnalités qui peuvent être autant de relais à cette cause, notamment à l’aide des réseaux sociaux.

On souhaite aider financièrement les refuges que ce soit pour les frais vétérinaires, l’achat de prothèses, l’accès à l’ostéopathie et aux massages dans des centres spécialisés, l’aménagement, etc. Les chiens handicapés sont plus rarement adoptés, il faut donc qu’en attendant ils puissent bénéficier de soins et du meilleur environnement possible.

Le but est d’accompagner et de soulager un peu toutes ces personnes qui accordent énormément de leur temps pour ces chiens-là. Nous le ferons à notre échelle. Nous n’allons pas sauver le monde mais tenterons de faire le maximum.

La première association que Hey Bobby ! va aider financièrement dans les semaines à venir est celle d’où vient Bobby : L’Homme et son Chien. Cette association s’occupe tout particulièrement des chiens venant d’Afrique. Il faut savoir qu’avec la coupe du monde de foot, il y a énormément de chiens qui sont abattus dans les rues. Il y a également une association basée en Vendée et une autre dans le sud que nous allons aider. Les particuliers et les entreprises peuvent soutenir Hey Bobby ! Le message passe et nous avons déjà de nombreux contacts et messages, ce qui est encourageant. Le film a permis de lancer l’association, à nous de continuer de la faire vivre et de l’alimenter.

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S. V. : L’émergence de l’IA menace-t-elle votre métier ?

A. L. : La question ne se pose pas dans le sens où les effets spéciaux ont toujours existé. Par contre, il faut savoir s’en servir. L’un n’empêche pas l’autre. On a dit qu’avec l’arrivée des effets spéciaux on allait perdre notre travail et cela n’a pas été du tout le cas. En France, nous sommes dans un cinéma qui est très réaliste. L’IA peut nous aider sur un plan compliqué, pourquoi pas, on le fait bien avec les effets spéciaux. Il faut trouver une complémentarité, vivre avec son époque et ne pas aller à l’encontre de ça.

« Les chiens cassent les codes hiérarchiques. »

S. V. : Avez-vous d’autres projets cinématographiques avec Bobby ?

A. L. : Bobby aura peut-être d’autres rôles, on ne le sait pas. Souvent quand un chien est vraiment visible sur un projet, il est compliqué de le remettre sur un autre. Les réalisateurs aiment beaucoup avoir leur chien à eux, leur histoire. Aujourd’hui lorsque l’on met un chien handicapé dans un film comme c’est le cas pour Bobby, c’est un parti pris. C’est la volonté de montrer le handicap, le normaliser. On a un peu la même chose avec les humains. Arthus, avec Un petit truc en plus, a dépoussiéré la vision que l’on peut avoir des handicapés.

S. V. : Ce métier, c’est une passion pour vous.

A. L. : C’est un univers magique dont je ne me lasse pas. On côtoie un monde de paillettes inaccessible pour beaucoup de gens et, en même temps, nous sommes des agriculteurs. On vit avec nos animaux et notre grande force est que les chiens nous amènent à relativiser pour prendre conscience de ce qui est le plus important. Parce que les chiens, qu’ils soient devant un comédien ou réalisateur très connu, un assistant ou une personne de la régie, c’est pour lui la même chose. Les animaux cassent tout ce système humain de hiérarchie sociétale, ils cassent les codes.

*Les K D’Or, de Jérémy Ferrari, interprété par Jérémy Ferrari, Laura Felpin, Éric Judor. Sorti en salle le 11 mars 2026.

 

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